26.11.06
Extrait 5
Il est des choses que nous n'osons révéler à nous-mêmes même dans le silence, même dans les rêves que nous faisons. Les fantasmes sont des sortes de mannequins situés derrière les images et les souvenirs, et par lesquels ces derniers tiennent debout. Nous leur sommes entièrement obéissants, quoique nous redoutions d'apercevoir ces armatures antiques et passablement obscènes où se concentre notre vision et qui la préforment.
Il est des structures sonores plus anciennes que ces terrificatio visuelles. Les tarabusts sont les fantasmes pour ce qui concerne les rythmes et les sons.
Comme l'audition précède la vision, comme la nuit précède le jour, les tarabusts précèdent les fantasmes.
C'est ainsi que les idées les plus étranges ont un but, les goûts les plus singuliers une source, les manies érotiques les plus surprenantes une ligne d'horizon irrésistible, les paniques un point de fuite invariable.
C'est ainsi que les animaux les plus sagaces peuvent être fascinés et attendent paralysés la mort qu'ils craignent et qui vient sur eux sous la forme d'une geule qui s'ouvre, qui chante.
"La haine de la musique" Pascal Quignard
23.08.06
extrait 4
Mais pourquoi voulez-vous me raconter une histoire ? demandai-je, je ne comprends pas. Parce que je vends des histoires, dit-il, je suis un marchand d’histoires, c’est mon métier, je vends les histoires que j’invente. Je ne comprends pas, dis-je. Ecoutez, ce serait une longue histoire mais ce n’est pas celle-là que je veux vous raconter ce soir, je n’aime pas, en général, parler de moi, je préfère parler de mes personnages. Non, non, protestai-je, votre histoire m’intéresse beaucoup, parlez-moi de vous. C’est simple, dit le Marchand d’Histoires, je suis un écrivain raté, voilà toute mon histoire.
...tout ce qui m’intéressait c’était de m’asseoir à ma table pour écrire des histoires, parce que j’ai une imagination prodigieuse que je ne parviens pas à réfréner, c’est une chose qui s’empare de moi et qui m’oblige à inventer des histoires, de tous les genres, tragiques, comiques, dramatiques, joyeuses, superficielles, profondes et quand mon imagination se déchaîne, je ne peux plus vivre, pour ainsi dire, je commence à transpirer, je me sens mal, je suis agité, je me sens tout chose, je ne peux penser qu’à mes histoires, il n’y a plus de place pour rien d’autre.
Requiem ‘Antonio Tabucchi’
12.07.06
extrait 3
ne vis que dans le présent.
Mais moi je ne veux pas le présent, je veux la réalité;
je veux les choses qui existent, non le temps qui les mesure.
Qu'est-ce que le présent?
C'est une chose relative au passé et à l'avenir.
C'est une chose qui existe en fonction de l'existence d'autres choses.
Moi je veux la seule réalité, les choses sans présent.
Je ne veux pas inclure le temps dans mon schéma.
Je ne veux pas penser les choses en tant que présentes:
je veux les penser en tant que choses.
Je ne veux pas les séparer d'elles-mêmes, en les traitant de présentes.
Je ne devrais même pas les traiter de réelles.
Je ne devrais les traiter de rien du tout.
Je devrais les voir, simplement les voir;
les voir jusqu'au point de ne pouvoir penser à elles,
les voir hors du temps, hors de l'espace,
les voir avec la faculté de tout départir, fors le visible.
Telle est la science de voir - qui n'en est pas une.
Poèmes désassemblés 'Alvaro de Campos / Fernando Pessoa'
F. Pessoa ou la capacité d'alléger la tristesse, l'infinie capacité à résorber les larmes.
08.07.06
extrait 2
La ville pour celui qui y passe sans y entrer est une chose, et une autre pour celui qui s’y trouve pris et n’en sort pas ; une chose est la ville où l’on arrive pour la première fois, une autre celle qu’on quitte pour n’y pas retourner ; chacun mérite un nom différent ; peut-être ai-je déjà parlé d’Irène, sous d’autre noms, peut-être n’ai-je jamais parlé d’Irène.
Les villes invisibles 'Italo Calvino'
04.07.06
extrait 1
Quand ma poitrine se serre sans raison mais que cette sensation n'est pas assez forte pour être qualifiée de tristesse, mon pur désir s'élève lentement et je finis par ne plus pouvoir l'atteindre.
La piscine 'Yôko Ogawa'